L’Arctique, la bombe à retardement du climat




C’est l’angle mort de la plupart des modèles du réchauffement climatique. Dans les régions arctiques, la fonte du pergélisol (voir repères) menace de libérer des milliards de tonnes de gaz à effet de serre, qui pourraient faire augmenter les températures bien au-delà des prévisions.

Rien que dans les péninsules de Yamal et de Gydan, en Sibérie, environ 7 000 « bulles de méthane » viennent ainsi d’être recensées par les scientifiques russes. Et elles menacent d’éclater, formant un de ces fameux cratères qu’on croise de plus en plus dans la toundra.

Un immense congélateur en train de tomber en panne

Le phénomène, pour l’instant largement négligé dans les discussions internationales sur le réchauffement, est connu de longue date. Schématiquement, les régions arctiques agissent comme un gigantesque congélateur : on y trouve parfois des mammouths, ou de l’anthrax, mais surtout d’énormes quantités de matière organique et de gaz de décomposition, piégé sous forme solide dans le sous-sol gelé.



Mais parfois, le congélateur tombe en panne. C’est ce qui est train de se produire Quelques degrés de plus, et le pergélisol commence à fondre : les gaz se libèrent et s’accumulent dans des cavités souterraines qui forment des « bulles » sous la surface : ce sont les pingos , qui parfois éclatent pour former un cratère ou se transformer en lac.



Dans les régions du Grand Nord canadien ou russe, les pingos font partie du paysage. Mais leur multiplication, en l’espace de quelques années, interroge. On en compte désormais des milliers, parmi lesquels quelques géants. Au printemps 2013, dans la péninsule de Taïmyr, des bergers avaient failli tomber dans un cratère, profond d’une centaine de mètres et large de quatre. Dix-huit mois plus tard, il dépassait les 70 mètres de diamètre. Le Pr Vladimir Epifanov, de l’institut sibérien de géologie de Novosibirsk, le suspecte d’ailleurs d’être à l’origine de la gigantesque explosion entendue par des villageois à une centaine de kilomètres de là.




Les océans chauds comme des jacuzzi

Les gaz libérés sont essentiellement du méthane, dont l’effet de serre est 25 fois supérieur à celui du CO 2. Selon le professeur Peter Wadham, chercheur à l’université de Cambridge. La libération de 8 % du méthane stocké dans l’Arctique se traduirait par une élévation immédiate de la température mondiale de 0,6 °C. Un sérieux coup de pouce au réchauffement, qui alimenterait de surcroît un redoutable cercle vicieux… « C’est une menace très réelle et très sérieuse », conclut le scientifique britannique, cité par le quotidien The Independent. Une équipe d’experts européens et américains va même plus loin, prédisant un scénario « apocalyptique » à la lumière de ce qui s’est passé lors de l’extinction massive du Permien Trias, voici 252 millions d’années.

À l’époque, avec des températures atteignant 60 °C à l’Équateur et des océans transformés en jacuzzis brûlants, 90 % des espèces avaient disparu. Or selon leur étude, publiée en décembre dans le journal Palaeoworld , c’est une libération massive de méthane dans l’atmosphère, et non une météorite ou des éruptions volcaniques, qui aurait été à l’origine de l’essentiel de ce réchauffement.

La libération de 8 % du méthane stocké dans l’Arctique se traduirait par une hausse de la température mondiale de 0,6 °C.

Jean-Michel Lahire