Le généticien George Church, docteur Frankenstein du 21e siècle ?


JESSICA RINALDI / REUTERS
Le généticien de Garvard George Church pense que nous pourrons bientôt ressusciter le mammouth, créer un utérus voire même un humain artificiel.


Il y a presque 200 ans naissait sous la plume de Mary Shelley un personnage mythique qui a façonné le mythe du savant fou: Victor Frankenstein. Le célèbre docteur était à l'origine un homme de science, avec un but: comprendre la vie en la recréant artificiellement. La suite, tout le monde la connait.

Deux siècles plus tard, le mythe est toujours présent dans notre esprit, d'autant que la technologique a évolué à pas de géants, notamment en génétique. À tel point qu'elle semble à deux doigts de nous permettre de réaliser l'impossible. Et s'il y a bien un généticien à qui l'étiquette de Victor Frankenstein colle assez bien, c'est George Church.

Âgé de 62 ans, il a notamment fait récemment parler de lui en affirmant vouloir ressusciter le mammouth. Mais il est aussi connu pour ses propos sur le clonage de l'homme de Néandertal ou sur sa volonté de créer un génome humain entièrement artificiel. Avec de telles idées, il ne se fait pas que des amis, évidemment.

Hybrides génétiques

CC BY FUNKMONK


Dit comme ça, cela semble être de la pure science-fiction, mais il faut d'emblée préciser que George Church travaille comme généticien pour Harvard et le MIT. Il a notamment aidé à mettre en place le premier séquençage du génome humain dans les années 80. Il avait également fait sensation en 2012, en réussissant à stocker 70 milliards de copies de son livre, Regenesis, dans une séquence ADN microscopique.

Mi-février, il a ainsi annoncé que d'ici deux ans, un embryon hybride entre un éléphant et un mammouth laineux sera créé par son équipe. Objectif, à terme: repeupler certaines zones, par exemple en Sibérie, avec des mammouth-éléphants résistants au froid, afin de stabiliser le milieu et d'endiguer le réchauffement climatique.

En 2013, il estimait également qu'il serait bientôt techniquement possible de ramener à la vie l'homme de Néandertal. À chaque fois, l'idée est d'étudier l'ADN que l'on a pu récolter de ces espèces disparues, puis de réaliser des modifications génétiques sur des espèces actuelles proches pour créer des hybrides.

Le futur des possibles

Pure science-fiction? C'est une des nombreuses critiques que reçoit régulièrement George Church. Sauf que les dernières évolutions dans le domaine de la génétique laissent entrevoir un futur proche où de telles choses seraient possibles.

Le coût du séquençage ADN est passé en 15 ans de 100 millions de dollars à moins de 1000. D'ailleurs, George Church est à la tête d'une société privée qui propose ce séquençage low cost depuis 2016. Et a également lancé un projet de séquençage du génome ainsi qu'une quinzaine de start-ups de bio-ingénierie, selon Popular Science. Il assume d'ailleurs complètement le mélange des genres. "Vous ne pouvez pas simplement accumuler vos idées dans votre tour d'ivoire. Il faut les diffuser dans le monde", affirmait-il au magazine en 2015.

Autre raison pour laquelle les folles idées de George Church sont de plus en plus ancrées dans le réel: les modifications génétiques sont devenues de plus en plus simples. Notamment grâce à la technique révolutionnaire Crispr-Cas9, une sorte de ciseau à ADN qui permet de couper un gène extrêmement facilement, pour ensuite le remplacer. C'est justement grâce à cette technologique qu'il espère créer des éléphants-mammouths.

Et s'il reste encore des barrières techniques, George Church entend bien les briser. "Je pense que certaines personnes ont pour vocation d'explorer de nouveaux mondes. J'en fais partie", expliquait-il à nos collègues américains du Huffington Post l'année dernière.

Utérus et humain artificiel, ordinateur à ADN et matière noire

BLACKJACK3D VIA GETTY IMAGES
Genetics background. 3D render.


Pour les mammouths, George Church sait bien qu'il ne pourra jamais utiliser une femelle éléphant, dont l'espèce est menacée, pour ses expériences. Mais cela ne décourage pas le généticien, qui affirme travailler sur un utérus artificiel.

D'autres experts estiment que ce genre de technologie ne sera pas au point avant la prochaine décennie, si cela est même possible. George Church est lui, comme toujours, optimiste. Dans son laboratoire, son équipe aurait réussi à faire grandir des embryons de souris pendant dix jours dans un utérus artificiel, soit la moitié du temps de gestation normal des rongeurs.

Le généticien voit même beaucoup plus loin. parmi ses projets, on compte par exemple l'idée d'utiliser l'ADN pour créer des ordinateurs plus puissants, aider les physiciens à trouver la si discrète matière noire, créer des cochons transgéniques pour greffer leurs organes sur l'homme ou encore modifier les moustiques pour qu'ils ne puissent plus être porteurs de maladies.

Il s'interroge aussi sur la modification de l'humain. Les modifications génétiques pourraient-elles éradiquer les maladies héréditaires? Le cancer? Il n'est sur ces sujets pas le seul à tester la puissance de ces nouveaux outils génétiques. Une étude est actuellement en cours pour tenter de guérir des patients atteints d'un cancer du poumon grâce à Crispr-Cas9.

L'année dernière, George Church a organisé à Harvard une réunion derrière des portes closes, avec 150 scientifiques, ingénieurs et juristes autour d'un "projet d'un génome humain de synthèse".

Polémiques en cascades

Evidemment, avec des idées pareilles, le généticien ne fait pas l'unanimité. Sa dernière proposition de ramener à la vie des espèces éteintes est notamment très critiquée. "Dans ce cas précis, on entend des choses comme: 'Ils vont se sentir bien seuls.' Eh bien, la solution, c'est d'en créer tout un troupeau, comme on l'a fait avec le bison. On pourrait facilement créer des dizaines de milliers de ces éléphants", affirmait George Church en 2016.

À ce sujet, une étude a été publiée en mai 2016 dans la revue Biological Conservation. En prenant l'exemple de trois espèces d'oiseaux disparues, les chercheurs expliquaient que leur environnement historique ne serait pas à même de les accueillir convenablement.

Lundi 27 février, une autre étude, publiée dans Nature, est également tombée à bras raccourcis sur le principe de de-extinction. Sans même regarder le coût de la création d'hybrides mammouths, les chercheurs se sont demandés combien cela coûterait d'encadrer cette nouvelle population pour qu'elle survive. Et le résultat n'a pas dû plaire à George Church: s'occuper de mammouths ressuscités coûterait bien trop cher. Pour le même financement, il serait possible de prendre soin de deux à huit fois plus d'espèces en voie d'extinction.

De manière générale, plusieurs scientifiques se sont opposés au monde de demain imaginé par le généticien, en partie pour des raisons techniques de faisabilité, mais également pour des questions éthiques, évidemment. Concernant le débat sur le génome humain artificiel, deux chercheurs avaient notamment affirmé que la grande question éthique posée par le thème du débat "ne devait pas être discutée derrière des portes closes".

Ne pas tendre la fourche pour se faire battre

Si George Church a tout du savant fou imaginé par Mary Shelley, il est aussi réaliste et ne veut pas finir au bout d'une fourche de villageois en colère. Quand le Spiegel l'interroge sur l'impact sociétal des changements qu'il évoque, il répond avec prudence. "Je tends à décider de ce qui est désirable en me basant sur le consensus sociétal. Mon rôle est de déterminer ce qui est faisable technologiquement".

Et d'appeler à des réunions publiques d'informations et un encadrement de l'évolution des techniques génétiques. À Popular Science, il explique qu'il "est important d'écouter les préoccupations du public, puis d'imaginer les choses qui risquent de mal tourner pour penser à un moyen de les encadrer".

Pour autant, s'il ne souhaite pas brusquer ses concitoyens, on a l'impression qu'il est très sûr des capacités technologiques de l'homme. Sur l'éradication de la malaria en modifiant les moustiques, plusieurs chercheurs ont mis en garde contre le risque que cette nouvelle espèce pourrait faire peser à tout l'écosystème. Et si ces "moustiques OGM" finissaient par détruire la population de moustiques?

Une bonne nouvelle pour nous, mais pas pour tous les animaux qui s'en nourrissent. Interrogé sur ce sujet par Popular Science, il répond tout simplement qu'il suffirait de faire une nouvelle modification qui réparerait les problèmes causés par la première. Une vision pour le moins (très) optimiste de l'impact de l'homme sur la planète que ne doivent pas partager nombre de climatologues.

Si l'on veut se rassurer, il faut se rappeler que même si les techniques de modifications génétiques avancent à pas de géant, l'ADN est si complexe que nous avons encore de très longues années avant de pouvoir vraiment jouer à Dieu avec les gènes. Cela laisse pas mal de temps pour encadrer de possibles dérives.

Gregory Rozieres