Maladie de Lyme : la fable de la pommade antibiotique "miracle"


Selon une dépêche de l’Agence France Presse largement relayée, "une simple pommade antibiotique à base d'azithromycine a prouvé son efficacité contre la borréliose de Lyme", se référant "à une étude de l'université de Vienne publiée par The Lancet". Ont-ils lu la même étude que nous ?



Le titre proposé par l’AFP est élogieux : "Maladie de Lyme : une étude vante les vertus d’une pommade antibiotique". Étrange formulation : les études scientifiques ne sont pas censées "vanter des vertus", cela est plutôt réservé aux camelots de foire, pour refourguer une mauvaise camelote. Mais il est vrai que les chercheurs n’ont pu qu’être éblouis par les fantastiques résultats rapportés dans la dépêche : "appliquée durant trois jours 72 heures au plus tard après la morsure de tique, cette pommade a révélé une efficacité de 100%, selon des tests réalisés auprès d'un échantillon de 1.000 patients." On découvre "qu’aucun n’a développé la borréliose de Lyme", alors que "sept infections se sont déclarées dans le groupe traité avec un placebo".

Arrêtez les rotatives ! La maladie de Lyme n’est plus qu’un mauvais souvenir ! Bien sûr, en toute rigueur, il faudrait attendre que l’expérience soir répliquée par d’autres équipes… mais tout de même, ce qui nous est donné à lire mérite que tous les journaux s’en fassent l’écho ! À moins que…

À moins que l’étude ne dise absolument pas cela et que, comme cela arrive de temps à autres, l’actualité scientifique à la sauce "agence de presse" tienne plus de la fable que de l’information.

Ce que l'étude dit vraiment : tout le contraire

L’étude décrite dans The Lancet Infectious Disease, qui offre de nombreux gages de sérieux [1], avait un critère d’évaluation principal très précis. Celui-ci se résume par la question suivante : est-ce que la sérologie de patients mordus par des tiques, séronégatifs pour la maladie de Lyme au moment du traitement, et qui ne seraient pas mordus de nouveau par des tiques, déclaraient moins cette borréliose s’ils étaient traités par une pommade contenant 10% d’azithromycine que ceux traités avec une pommade placebo ?

Quels ont été les résultats ? Nul besoin d’aller bien loin pour le savoir, puisqu’ils sont précisés dans le résumé (abstract) de la recherche, accessible gratuitement en quelques clics : "L’essai a été arrêté de manière anticipée parce que l’amélioration [qui était l’objet du] critère d'évaluation principal, pour le groupe recevant l’azithromycine, n’a pas été atteint. À huit semaines, 11 des 505 patients sous azithromycine (2%) et 11 des 490 patients du groupe placebo (2% [2]) [ont pu constater] l’échec du traitement." L’interprétation des auteurs est sans appel : au regard du critère d'évaluation principal, "il n’y a pas d’effet préventif [à l’application de la pommade à base] d’azithromycine".

Un peu de magie de Noël pour tirer quelque chose des statistiques

Mais face à des résultats négatifs, certains chercheurs ont une parade : étudier les données recueillies et essayer de trouver des valeurs qui valideraient une hypothèse formulée a posteriori. Autant le dire clairement : une telle façon de procéder est loin de correspondre aux canons de la recherche scientifique. En moulinant n’importe quel volume de données, on trouve toujours une combinaison qui répond à une question que l’on ne se posait pas. Cela revient un peu à tirer une flèche dans un mur avec un arc, puis d’aller peindre une cible autour de la flèche.

Toutefois, un tel procédé n’est pas toujours totalement illégitime, et peut même être utilisé à bon escient : en l’occurrence, pour formuler de nouvelles hypothèses de travail. C’est précisément l’intention déclarée des auteurs de l’article scientifique. Ils expliquent que le comité indépendant responsable de la supervision et du traitement des données les a encouragés à réaliser cette analyse a posteriori, en se concentrant sur l’un des symptômes (possible mais non systématique [3]) de l’infection par la maladie de Lyme, chez les 134 personnes pour lesquelles il a pu être confirmé en laboratoire que la tique était porteuse de la bactérie pathogène B. burgdorferi.

L’apparition de ce symptôme n’a alors été constaté chez aucun des 62 patients du sous-groupe traité avec la pommade, contre 7 parmi les 72 traités sous placebo, durant les 30 premiers jours suivants. Cette dernière précision est utile car, à regarder les données publiées de plus près, on apprend que 2 patients sous azithromycine ont développé l’érythème migrant, l’un au 33e jour, le second au 51e. Aucun patient sous placebo n’a développé d’érythème après le 21e jour.

Dans le meilleur de cas, une nouvelle hypothèse de recherche

Au mieux, cette étude suggère le thème d’une nouvelle campagne de recherche et cette question : "Est-ce que la pommade à base d’azithromycine retarde ou limite significativement l’apparition d’un des symptômes courants (environ 50% des cas) d’une infection par B. burgdorferi ?" Mais cette étude ne montre pas que ledit traitement retarde ou limite significativement l’apparition de ce symptôme, car cette observation statistique a été extraite arbitrairement du jeu de données. Si un sous-groupe avait développé, par exemple, moins de démangeaisons qu’un autre, on aurait pu explorer la dimension anti-irritante de la pommade…

Il est donc totalement mensonger, et à plus d’un titre, d’affirmer comme l’a fait l’Agence France Presse que "cette pommade a révélé une efficacité de 100%, selon des tests réalisés auprès d'un échantillon de 1.000 patients".

Offrir de faux espoirs, en inversant les conclusions d’une étude scientifique… Est-ce cela que l’on appelle la "magie de Noël" ? Débutons à notre tour un joli conte hivernal : "Lorsque les journalistes prennent leurs vacances, que la rédaction s’assoupit et que l’esprit critique joue avec les lutins du père Noël…"

Étude : Topical azithromycin for the prevention of Lyme borreliosis: a randomised, placebo-controlled, phase 3 efficacy trial. Michael Schwameis et al. The Lancet Infectious Diseases, 19 décembre 2016. doi:10.1016/S1473-3099(16)30529-1

Florian Gouthière


[1] Elle a été menée en double aveugle contre placebo (les expérimentateurs et les patients traités ne savent si la pommade appliquée contient la substance pharmaceutique à tester), de manière randomisée (le hasard seul décide de quels patients seront traités par placebo, afin d’éviter que certains individus plus résistants à l’infection soient inclus dans le groupe testant la vraie pommade), et de façon multicentrique (l’essai est mené simultanément dans de nombreux sites, 28 dans le cas de cette étude, en Autriche et en Allemagne).

[2] L’analyse statistique confirme que la faible différence entre le nombre de personnes constituant les deux groupes ne modifie en rien la non-significativité du résultat.

[3] En l’occurrence, l’apparition d’un érythème migrant, une tache rouge qui grandit progressivement autour de la morsure. L’érythème migrant apparait chez environ une personne infectée sur deux.